Pour comprendre pourquoi un plombier à Créteil ne fait pas le même métier qu'un plombier à Saint-Maur-des-Fossés voisine ou dans un coin de Vincennes, il faut remonter à 1969. Cette année-là, la décision est prise de transformer une commune jusque-là rurale et maraîchère, posée le long de la Marne et de ses anciennes carrières, en préfecture du tout jeune département du Val-de-Marne créé en 1968. Là où Versailles s'est édifiée patiemment sur trois siècles autour de son château royal, Créteil sort de terre en quinze ans, à grande vitesse, sur d'anciens champs et carrières remblayées. C'est une autre histoire, un autre bâti, une autre plomberie. Et contrairement à Évry, Cergy ou Saint-Quentin-en-Yvelines qui sont des villes nouvelles classées comme telles par décret, Créteil est ce qu'on appelle parfois une 'ville nouvelle de fait' — la préfecture, le palais de justice, l'hôpital, l'université, le centre commercial et les grandes opérations résidentielles ont été planifiés et livrés ensemble, dans une logique d'urbanisme global qui marque encore aujourd'hui chaque mètre carré de la commune.
Les premières grandes opérations sortent de terre dès 1969-1972 : c'est l'époque du Mont-Mesly historique avec ses tours alignées, des Bleuets, et de la première vague des Choux de Créteil signés par Gérard Grandval — ces quinze tours résidentielles aux balcons en forme de pétales que tout amateur d'architecture francilienne connaît. La préfecture du Val-de-Marne ouvre en 1969-1970, le centre commercial Créteil-Soleil en 1974, l'hôpital intercommunal Henri-Mondor en 1969 puis ses extensions en 1975 et 1985, l'université Paris XII Val-de-Marne (devenue UPEC) en 1971, la cathédrale Notre-Dame de Créteil en 1976, et le Lac de Créteil — créé volontairement à partir d'anciennes carrières inondées dans les années 70 — devient la pièce centrale du quartier du Lac avec ses opérations résidentielles autour. La Brèche, les Sarrazins, les Buttes-Halage suivent dans les années 80 et 90. Et tout cela se fait avec les techniques de l'époque : canalisations en cuivre soudé étain pour la distribution d'eau froide et chaude, évacuations en PVC série échappement (alors une innovation), et déjà, dans les opérations les plus avant-gardistes des Choux et du Lac, les premières expérimentations de PER — polyéthylène réticulé première génération.
C'est cette première génération de PER qui me cause le plus de tracas aujourd'hui. À EDF, on suivait de loin l'arrivée de ce matériau qui promettait de remplacer le cuivre. La promesse était belle : moins cher, plus rapide à poser, plus souple. Mais les premiers PER posés à Créteil dans les opérations 1973-1985 vieillissent mal. Les raccords laitons à sertir, autrefois standard, fuient sur les filetages. Les canalisations elles-mêmes deviennent cassantes, surtout sur les passages soumis aux UV à travers les caves communes des Choux ou du Mont-Mesly. Et quand un raccord lâche après quarante ans dans une dalle béton, le diagnostic n'est pas toujours évident : la fuite peut apparaître à dix mètres du point réel.
Le deuxième écueil typique de Créteil, c'est le multicouche posé dans les années 1990-2005 lors des opérations de rénovation ou des programmes plus récents comme la ZAC des Sarrazins ou les résidences proches de la Pointe-du-Lac. Cette fois c'est mieux conçu — un sandwich PER-aluminium-PER — mais beaucoup d'installations ont été faites avec des raccords à compression bas de gamme qui prennent du jeu avec les variations de température. Les opérations de la rue Marc-Sangnier ou les résidences du quartier de la Brèche en sont parfois truffées.
Quand un artisan Joël prend votre appel à Créteil, il sait immédiatement à quoi s'attendre rien qu'à l'adresse. Une fuite avenue de Verdun dans un Choux de Grandval, ce ne sera pas la même intervention qu'une fuite au Mont-Mesly historique, ni qu'une fuite dans une opération neuve des Sarrazins. C'est ce qui distingue un vrai professionnel d'un opportuniste qui débarque sans avoir compris où il met les pieds.
